Introduction à la conférence FRIENDSHIP par Philippe Depoorter, 12.11.2019

L’embrasement couve sur les hauteurs autrefois luxuriantes de Cox’s Bazar 

© Éric Chenal

Madame la Ministre de la Coopération, Chers amis de Friendship,

J’aimerais d’abord, au nom de mes collègues du Comité Exécutif de la Banque de Luxembourg, vous souhaiter une cordiale bienvenue à cette soirée qui m’est chère à plus d’un titre. Outre la banque, cette conférence réunit en effet deux organisations auxquelles je suis étroitement lié: Friendship et la Fondation EME.

Permettez-moi ensuite de vous présenter mes excuses pour ma tenue de ce soir qui est celle de quelqu’un qui vient d’atterrir il y a deux heures à peine, après un long voyage, celui qui m’a emmené au Bangladesh ces dix derniers jours.

Je rentre de ce dixième voyage au pays de Friendship, interpellé au plus profond de moi-même par ce qu’il m’a été donné de voir, apprendre, écouter et comprendre sur la situation des Rohingyas. Je vous demande dès lors de m’excuser de recourir à ma langue maternelle, le français, de façon à exprimer au plus juste, ce que je souhaite partager avec vous ce soir.

Je remercie Runa Kahn et Marc Elvinger d’avoir pris l’initiative de nous convier à cette conférence dont le sujet va, à mon sens, bien au-delà de la question du rôle des ONG dans cette crise des Rohingyas. C’est en effet, je pense, sur l’essence même de la condition humaine qu’il convient de nous interroger à l’occasion de ce bien triste second anniversaire.


C’est d’habitude, au Nord du Bangladesh, dans la région défavorisée et délaissée des Chars que je me rends, auprès de ceux que Friendship appelle les « ultrapoors ». J’y ai découvert l’extrême précarité de leurs conditions de vie, mais également la flamme qui illumine leur regard: celle de la perspective d’un chemin pavé d’espoir vers une possible dignité retrouvée. Bien souvent, grâce à l’admirable travail de Friendship.

Je me suis dès lors interrogé sur l’origine du malaise puis de la colère qui bien vite sont montés en moi, à mon insu, lundi dernier sur les hauteurs de Cox’s Bazar. Car les conditions de vie à proprement parler de celles et ceux que j’ai croisés au sein des camps n’étaient pas vraiment moins bonnes que celles des populations du Nord. L’aide d’urgence massive de nombreuses (trop nombreuses?) ONG présentes sur place semble en effet aller presque au-delà de ce dont disposent bien d’autres Bangladais, nous y reviendrons. Quelle était donc l’origine de cette vague qui progressivement me submergeait?

C’est en voyant des dessins d’enfants, dans une école de Friendship, que j’ai commencé à comprendre ce qui rendait la situation des Rohingyas si particulière.

Les montrer ou les décrire

La brutalité des représentations de ce que ces enfants avaient vécu me renvoyait à celle, plus sournoise, des autorités birmanes ne permettant à ces familles souvent décimées qu’un retour sans passeport ni statut, voire à celle des autorités bangladaises, particulièrement difficile il est vrai, ne leur offrant aujourd’hui d’autres solution que celle d’un statut intermédiaire et provisoire.

Alors je me suis dit qu’entre un passé traumatique, impossible à oublier, et un futur tout aussi impossible à imaginer, les réfugiés rohingyas étaient comme pris en étau. Et que la plus grande des précarités humaines était peut-être celle de cet enfermement mental avant d’être physique, cette privation de se penser et moins encore d’imaginer un avenir. L’obscure absence d’espoir et une dignité à jamais ensevelie.

Devenus migrants malgré eux, comme le sont les habitants des Chars, du fait des incessantes inondations, les Rohingyas sont désormais également devenus apatrides. Il s’agit là d’une seconde différence, importante. Car bien que contraints d’aller d’île en île au gré des inondations, les habitants des Chars disposent d’une terre, certes hostile, mais sur laquelle ils restent les bienvenus. Et ce n’est donc pas tant de la dépossession de ce qui autrefois leur appartint dont sont victimes les Rohingyas, que d’un déracinement au sens premier du terme, celui qui nous prive d’une terre d’origine, d’une patrie et de repères auxquels se raccrocher quand autour de soi, tout commence à vaciller.


Avec ma femme et mes amis, nous avons passé le reste de nos soirées à échanger avec les équipes de Friendship pour mieux comprendre comment il avait été possible d’en arriver là et ce qu’il était encore envisageable d’espérer. J’ai ressenti chez eux comme chez nous, comme un besoin cathartique et presque thérapeutique de verbaliser ce à quoi nous nous trouvions confrontés, avant de pouvoir le raisonner.

C’est ainsi au travers de leur récit et parfois de leurs larmes, encore deux ans après, et malgré la pudeur de leurs propos que nous avons découvert l’atrocité du parcours du peuple Rohingya, soumis à des discriminations planifiées depuis de nombreuses années avant d’être victimes du pire de ce que le genre humain est capable d’accomplir.

Nous avons appris que la plus généreuse des solidarités fut d’abord celle des communautés vivant là où sont venus se réfugier les Rohingyas. Avant qu’une forme de surenchère d’aide humanitaire internationale ne vienne maladroitement, quoiqu’involontairement, monter les uns contre les autres, ces communautés accueillantes ayant soudainement le sentiment d’être moins bien loties que ceux à qui ils avaient tant donné.

Mais nous avons aussi été confrontés au relatif pessimisme de tous nos interlocuteurs quant à l’avenir, malgré leur infini dévouement et leur propension à ne jamais céder au découragement. En effet, aussi longtemps que la Chine et la Birmanie continuent à privilégier leur entente économique, que le Bangladesh ne trouve pas l’issue d’une situation devenue inextricable … et que la communauté internationale attend la prochaine crise humanitaire pour pouvoir se détourner de celle-ci, le soleil ne reviendra plus sur les collines de Cox’s Bazar.

La suite, nous la connaissons. Car il ne manquera plus qu’un couvercle sur la cocotte-minute de Cox’s Bazar. Les ONG s’en iront tôt ou tard avec l’argent qui finira par se diriger là où se déroulera la prochaine crise humanitaire. Un inéluctable rationnement de tout sera progressivement mis en place. La drogue, le sexe puis les armes entreront dans les camps. Car en l’absence de toute activité économique, à sans cesse recevoir sans jamais pouvoir donner ni rendre, un insupportable sentiment de dépendance précèdera celui d’une injustice et d’un désespoir allant grandissant. La haine puis la violence remplaceront les trésors d’espoir et de vie, qui, au prix d’un extraordinaire engagement de Bangladais de la région ou ayant rejoint les équipes d’aide humanitaire, dont Friendship, renaquirent des cendres des exactions d’il y a deux ans. Et du statut légitime de victimes, les Rohingyas se retrouveront tôt ou tard sur le banc des accusés, stigmatisés collectivement pour les actes isolés d’extrémistes… poussés à le devenir.

Pour autant, dimanche dernier, le cyclone Bulbul (de force 10) qui devait décimer tout le Sud du Bangladesh, dont la région de Cox’s Bazar, s’est finalement retrouvé ralenti puis dévié par la forêt des Sundarbans. Nous rappelant que le pire pouvait toujours être évité.


« Realisation leads to responsibility » se plaît à nous rappeler Runa Khan.

La responsabilité de cette crise et de la façon dont une réponse lui sera apportée, ou non, est clairement d’abord politique. Mais de ce côté-là, comme je l’évoquais il y a un instant, il n’y a que peu de lumière au bout du couloir.

Les ONG? C’est le sujet de ce soir, je ne m’y arrêterai donc pas si ce n’est pour penser qu’il ne faut pas leur demander ce pour quoi elles ne sont pas faites, qui plus est, si c’est pour les soupçonner ou accuser ensuite de prise d’influence. Et que la tournure que prenne les choses risque de mettre plus d’une devant un conflit de loyauté.

Alors, il ne reste que nous. Car quand bien même ce drame nous semble bien lointain ou désormais « sous contrôle » grâce à l’aide humanitaire, c’est d’abord et surtout de la dignité de notre condition humaine qu’il s’agit. Lutter contre l’oubli est notre devoir premier avant de prendre chacun, individuellement, le temps de la réflexion sur l’exercice de notre responsabilité d’homme ou de femme formant une seule et même humanité.


J’ai quitté le Bangladesh ce matin avec le souvenir de ce jeune adolescent venu à ma rencontre dans le camps Rohingyas. Il aurait pu être mon fils; il aurait pu être votre fils si le hasard de la vie en avait décidé autrement. Il m’a demandé, dans un anglais parfait, ce que j’étais venu faire. Je lui ai répondu que j’étais venu lui rendre visite, tout simplement. Il a sourit. A ma question de savoir ce qu’il espérait pour l’avenir, il m’a dit avec maturité et aplomb qu’il souhaitait rentrer chez lui. Mais que les dirigeants de son pays étaient mauvais et qu’il lui faudrait donc trouver d’autres chemins pour construire sa vie. Avant d’ajouter que son meilleur atout serait celui de pouvoir poursuivre des études sérieuses.

Alors j’ai fermé les yeux et je me suis mis à espérer qu’il garde longtemps encore la flamme conquérante de l’enfance … et que jamais ne le rattrape l’embrasement qui couve aujourd’hui là-bas, à quelques milliers de kilomètres de chez nous, sur les hauteurs autrefois luxuriantes de Cox’s Bazar.

Puissent les poésies que nous allons entendre ce soir, et la musique de Robert Bodja me/nous permettre de retrouver la sérénité et l’espoir de jours meilleurs. La vocation de l’art n’est-elle pas avant tout de retrouver une distance poétique par rapport à la vie ainsi qu’une forme d’élévation dont nous avons tant besoin en pareilles circonstances.

Je vous souhaite une bonne soirée.

Philippe Depoorter
Member of the Board, Friendship Luxembourg
Member of the Management Committee, Banque de Luxembourg